26 mars 2016

Sepulturero, Montalbán, Chester Himes y Bernard Daguerre

Répondant à l'article consacré aux traductions espagnoles du cycle de Harlem (Sepulturero Jones et Ataúd Ed Johnson)Bernard Daguerre, organisateur du festival Polar en cabanes et, entre autres talents, coordinateur du numéro spécial de 813 consacré à Himes, signale qu'il n'a pas trouvé trace de la préface de Por amor a Imabelle (La reine des pommes),  écrite par Manuel Vásquez Montalbán. Montalban y fait, pourtant,  référence dans un texte, extrait de El escriba sentado, publié en 1997 dans El País et traduit dans le numéro spécial (n° 122) de la revue 813.

Ce texte est magnifique par son intelligence. Pour en citer un court extrait : "Bien sûr, ses romans peuvent être qualifiés de policiers, mais ils sont si multidimensionnels et ouverts qu'ils mériteraient d'être considérés comme des romans sans plus de qualificatifs, grands petits romans qui ont fait de leur auteur un maître comparable à Hammett, Chandler, Poe ou Simenon. Le délit déjà commis ou sur le point de l'être met en mouvement les policiers et c'est ainsi que débute un voyage littéraire dans lequel le délit et sa sanction sont ce qui importe le moins ; le plus important est le voyage, un voyage à travers un Harlem sans murs ni cloisons, à l'intérieur duquel erre le regard du lecteur surpris et surprenant lui-même la logique interne d'une réalité ceinte de murailles invisibles."

Voir dans le présent blog Un numéro spécial de 813






19 mars 2016

Ataud Ed Johnson y Sepulturero Jones


Ataúd Ed Johnson (Ataúd = Coffin = Cercueil) et Sepulturero Jones (Sepulturero = Grave Digger = Fossoyeur) sont les noms des deux inspecteurs dans les traductions espagnoles des romans policiers de Himes.

Si l'on regarde les titres de ces romans, on remarque qu'ils sont traduits très fidèlement à partir des titres de la première édition américaine. Ils ne reprennent donc pas les facéties de la Série noire.

Titre original de Himes
Titre de la Série noire
Titre de l’édition américaine ultérieure
Titre de l'édition espagnole
The Five Cornered Square
La reine des pommes
1. For Love of Imabelle (1957). 2. A Rage in Harlem (1965)
Por amor a Imabelle
If Trouble Was Money
Il pleut des coups durs
The Real Cool Killers
La banda de los musulmanes
A Jealous Man Can’t Win
Couché dans le pain
The Crazy Kill
El loco asesinato
The Big Gold Dream
Tout pour plaire
The Big Gold Dream
El gran sueño de oro
Don’t Play With Death
Imbroglio négro
All Shot up
Todos muertos
Be Calm
Ne nous énervons pas
The Heat’s On
Empieza el calor
Back to Africa
Retour en Afrique
Cotton Comes to Harlem
Algodón en Harlem


On a vu dans l'article Cidade escaldante … que Himes, dans sa position d'auteur travaillant à la commande pour la Série noire (format imposé de 220 pages, par exemple) avait aussi accepté - ou devancé - la formulation de titres conformes à la ligne des romans de la collection : l'exemple de Be Calm, retitré ultérieurement The Heat's On, est le plus frappant. Entre le titre français et le titre de l'édition américaine ultérieure, on a affaire à deux types de jeux de mots et d'humour. La différence nous renseigne aussi sur la distance entre la langue de Himes et celle de sa traduction.

À la différence des titres de la Série noire, les titres des éditions espagnoles ne prennent pas le risque du jeu de mots : The Five-Cornered Square (Le carré à cinq angles, qui est aussi Le naïf a cinq angles - jeu de mots sur square) a donné en français un très bon La reine des pommes.

Traduire Times n'est jamais facile. Pour le blog Mis détectives favoritos, "c'est un défi de traduire en espagnol la langue de Harlem. Certains conservent les surnoms originaux des inspecteurs, d'autres les traduisent. La traduction de Bruguera (Por amor a Imabelle, 1980) n'a pas très bien vieilli car elle a utilisé l'argot de l'époque (et l'argot, qui évolue plus rapidement que la langue commune, vieillit toujours plus mal)." 

Le blog Cuaderno de trabajo présente ainsi Himes : "Chester Himes est un écrivain nord-américain qui a été en son temps très connu et qui est aujourd'hui un peu passé de mode et peu présent dans les références journalistiques." On ne peut que souscrire à ce commentaire. 




Voir les blogs

El blogo de Juan Carlos
Cuadernos de trabajo
Mis detectives favoritos 


7 février 2016

La mère. Estelle Himes alias Lillian Taylor


La mère de Chester, Estelle Bomar, a inspiré le personnage de Lillian Taylor dans le roman autobiographique La troisième génération (1954). Elle est aussi très présente dans le premier tome de l’autobiographie de Himes, The Quality of Hurt, (1972, condensé avec le deuxième volume, My Life of Absurdity, 1976, dans Regrets sans Repentir, 1979) [1].

Chester, le troisième enfant des époux Himes, est né en 1909. Estelle a donc dû naître une quinzaine d’années après la fin de la guerre de Sécession. C’est une femme exceptionnelle pour son temps et dans son milieu. Descendante d’esclaves domestiques, elle passe pour blanche dans une société pourtant obsédée par la couleur de la peau et ses nuances. Elle a eu une éducation très poussée : elle est musicienne, elle enseigne et elle écrit. Les premières pages de La troisième génération montrent le cadre raffiné dans lequel Lillian Taylor, son double, élève ses enfants. Son mariage avec Joseph Himes, le père de Chester, est malheureux. Elle l’a choisi car il lui était présenté comme un jeune homme d’avenir, mais elle en est venue à détester la noirceur de sa peau et sa servilité envers les Blancs, condition pourtant de la survie sans trop d’encombre dans le Sud. L’éducation de leurs enfants cristallise les conflits. Estelle veut les protéger du monde : elle refuse qu’ils aillent dans une école pour enfants noirs, elle fait tout pour conserver leurs nez étroits et leurs cheveux soyeux, héritage des aïeux blancs.

Que veut au juste et que peut Estelle Himes ? Elle méprise les Noirs et la prétention des métis à peau claire. Pour autant, jamais elle ne pourra être blanche. Quand Lillian Taylor se rend chez un dentiste blanc – elle refuse de consulter des médecins noirs – son adresse la trahit et le dentiste la livre à la police. Elle est digne d’être un personnage faulknérien, comme les autres Blancs ayant - peut-être - du sang noir que sont Charles Bon (Absalon, Absalon) ou Joe Christmas (Lumière d’août). On pense à ce qui rend impossible aux yeux de Stupen, dans Absalon, Absalon, le mariage de Charles Bon, son fils caché, avec Judith, sa fille d’une deuxième union. « La cause infranchissable d’un tel impossible n’est pas en réalité l’inceste [...] mais une mésalliance, un métissage innommable ; car, en vérité, Bon, malgré les apparences, a du sang noir par sa mère. » [2]

James Sallis, biographe de Himes, a des mots très justes sur ce que suscite en nous Estelle Himes : « On éprouve pour Estelle une sympathie aussitôt contrée par un mépris pour son élitisme et (ne mâchons pas nos mots) son racisme. »[3] John A. Williams parle, à propos de « l’impressionnant arbre généalogique ‘blanc’ que [Lillian Taylor] a créé » de sa « haine de soi-même »[4].

Pauvre Estelle, victime de l’histoire, de l’esclavage, de la concupiscence des maîtres, de la haine des maîtresses parfois, de l’illusion d’appartenir à la famille du maître. Pauvre Estelle, condamnée à jamais à embellir son simulacre de lignée blanche, à s’interdire toute solidarité et à reproduire le racisme des maîtres.
Et pauvre Chester, témoin tout enfant de l’affrontement entre ses parents, participant manipulé par sa mère à la dégradation de son père, marqué par le conflit inter et intra-racial.









[1] Elle apparaît aussi sous les traits de la mère vieillie et souffrante du détenu blanc dans Hier te fera pleurer, le roman de prison de Himes.
[2] Édouard Glissant, Faulkner, Mississipi, coll. "Folio Essais", Gallimard, 1998.
[3] James Sallis, Chester Himes : une vie, coll. "Écrits noirs/Rivages", 2002.
[4] John A. Williams, préface de The Third Generation, Thunder’s Mouth Press, 1989.